Pourquoi je ne lirai plus Elle !

3 juin 2014

elleJe dois lire Elle depuis mon adolescence. Bien sûr, je lisais un tas d’autres magazines féminins pour comprendre ce qu’être une fille signifie (j’étais un peu bébête il est vrai), le rapport aux garçons ou même comment embrasser (merci Girls pour ce fabuleux conseil « Entraîne-toi sur ta main » complètement inutile) mais c’était plus pour me distraire qu’autre chose. Elle, c’était différent, c’était un vrai magazine de grande, sérieux, avec de vrais reportages sur la société et la condition de la femme. J’y ai appris pas mal de choses et c’est vite devenu une référence à mes yeux. Mais ça c’était avant.

Ok, en découvrant la blogosphère, je me suis éloignée de la presse écrite (c’est mal), mais je conservais à Elle une place à part malgré son évolution vers un style plus familier et l’augmentation de la publicité. Néanmoins, en tant qu’attachée de presse, j’étais à même de comprendre ce changement : la presse écrite va mal depuis un certain temps, les annonceurs sont le nerf de la guerre et de la survie, et il faut conquérir un nouveau marché féminin, plus tourné vers l’Internet gratuit, immédiat et fun, que par un magazine plein de pubs qu’on achète chaque semaine pour quelques euros pouvant manquer dans le porte-monnaie.

J’avais quand même eu un sacré choc lors du fameux article sur la fellation. Non que ce thème me perturbe (ou la fellation d’ailleurs, ma devise étant « Cracher c’est pas poli ») mais poser la pipe comme ciment du couple qui dure m’avait quelque peu dérangée je l’avoue. Il y a mieux comme sujet sérieux ou féministe que « Fille qui suce = mec heureux, mettez du cœur à l’ouvrage mesdames » (soit, c’était pas dit comme ça mais pas loin). Là, je me suis dit qu’il y avait quelque chose de pourri au royaume de Lagardère.

La semaine dernière, l’endométriose était à l’honneur dans les médias. Ce qui est une réelle avancée pour toutes les femmes qui, comme moi, sont touchées par cette saloperie maladie. Enfin on en parle, on va peut-être pouvoir avancer, youpi. Elle ne pouvait pas passer à côté et j’aurais été déçue que le mag fasse l’impasse. Mais il y a un mais là-dedans. L’article en question

Pourtant, ça commençait bien, la journaliste avait fait appel à une gynécologue spécialiste de la maladie. On y aborde la douleur décrite comme atroce (et on est loin du compte avec ce mot), invalidante, l’isolement et le problème d’intimité de certaines malades, les années d’attente avant d’avoir un vrai diagnostic, l’aspect récidivant, les soucis de fertilité…Bien, me direz-vous, de quoi je me plains ? Elle en parle diantre !

Mais il faut croire que je ne suis jamais contente car, en effet, j’étais plutôt en colère après avoir lu ça. Je n’irais pas remettre en doute une spécialiste de l’endo, j’imagine que l’entretien était bien plus conséquent que ce que l’article a montré, plus de détails, des explications poussées…Mais certains termes m’ont particulièrement choquée. Quand je lis que la gynéco affirme que certaines femmes ont guéri par une pratique régulière du yoga, j’ai fait des bonds au lieu de me mettre en position du lotus ! Car dire que le yoga ou un suivi thérapeutique peut aider à guérir d’une maladie incurable, c’est grave ! Aurait-on dit ça d’un cancer ? J’ai comme un doute ! Or, l’endométriose fonctionne comme un cancer bénin (bénin car non mortel mais grave dans les atteintes physiologiques). Car le fond du problème est là, le traitement de l’article, au final bâclé. Rien que les questions de la journaliste donnent le ton et sont orientées dans le mauvais sens. Déjà, se contenter d’une seule source, c’est un peu léger. Il y avait pourtant fort à faire, des témoignages de malades aux chirurgiens réputés, ce ne sont pas les sources qui manquent. Après, c’est peut-être un vieux réflexe d’historienne, où pour qu’un fait soit avéré on confronte plusieurs sources avant d’oser émettre une hypothèse. Mais j’oublie que l’Histoire est une science, pas le journalisme…

Mais les questions disais-je. Quand je lis « La maladie a t-elle des origines psychologiques ? » et que la réponse commence par « Pas seulement », j’ai envie de hurler. Pourtant ce n’est qu’une question, bien sûr le stress aggrave la maladie, ou peut la révéler (comme toute maladie). Seulement, cela fait écho à ce que toute endo girl a entendu au moins une fois, dont nous avons tant souffert avant de savoir de quoi nous étions atteintes. Cette petite phrase odieuse et culpabilisante « La douleur c’est dans la tête ! ». Qui irait demander ça pour une personne atteinte de mucoviscidose (ça ou une autre maladie incurable, j’ai pris la première qui me passait par la tête) ? Si si les gens, l’endométriose est une vraie maladie, même l’INSERM n’hésite pas à parler de métastases (bénignes certes mais métastases quand même). Tout ça pour aboutir à la conclusion qu’une vie saine, du sport, pas de stress et du yoga peuvent aider à aller mieux, quitte guérir avec « un vrai travail thérapeutique », oui ça m’a mis les nerfs ! Flûte alors, si on m’avait dit ça pendant les 8 mois que j’ai passé alitée sous morphine ! 5 fruits et légumes par jour, le salut au soleil et Mozart dans mon MP3, et, pfuitt, a plus bobo ! Je me serais épargnée 3 opérations, dites !

Autre pieuvre de la discorde, les symptômes. C’est vrai, l’endo « courante » se reconnaît par des règles douloureuses, des problèmes d’infertilité et des souffrances au moment de la pénétration (et je plains sincèrement celles qui ont ça). Sauf que…chaque endo est différente selon les femmes ! Nulle part il n’est fait mention de ça ! Et celles qui sont asymptomatiques ou qui sont des cas rares, elles deviennent quoi ? Parce que moi, ça j’ai pas eu ! D’ailleurs, je n’avais pas de symptômes du tout pendant 12 ans, jusqu’au jour où j’ai eu tellement mal que j’ai arrêté de marcher ou de m’assoir (ou de me coucher, c’était vraiment super chiant). Mais m’envoyer en l’air, ça je pouvais ! Bien sûr, je ne m’attendais pas à ce que l’article parle de moi (quoi que tous les articles du monde devraient parler de moi), mais qu’on évoque au moins le fait que l’endo crée des adhérences qui relient les organes entre eux, des nodules perforants (mon intestin s’en rappelle encore, paix à la poche) ou des kystes tout pourris qui vont te ronger (après que tu aies hurlé grâce). Non non, l’endo, c’est juste des règles douloureuses, pas de zizi pan et des problèmes pour avoir des bébés, point.

Au final, pourquoi je m’énerve toute seule ? Parce que je me mets à la place de la lectrice de Elle que j’étais il y a peu, quand j’étais jeune, innocente et vierge de l’endo (et même vierge tout court, je lisais Elle au collège). Et qu’après avoir lu cet article assez sommaire sur cette maladie je me serais demandé de quoi elles se plaignent les malades ? Que, oui, ok, ça a l’air pas cool comme maladie, que ça doit même faire mal surtout pour les règles douloureuses car j’ignore ce que c’est, que je compatis, mais que ça va oh, un peu de yoga et des légumes et, hop, c’est fini, c’est quand même pas la mer à boire. Car si on doit résumer cet article, c’est un peu tout ce qu’on retient si on ne connait pas l’endométriose. Parce que les femmes qui, comme moi, n’ont pas les symptômes mentionnés ne penseront pas à l’endo le jour où la maladie se révèlera et tarderont à consulter un spécialiste (un vrai parcours du combattant car il y en a peu, les autres médecins ne se souciant pas de l’endo, voire l’ignorant complètement). Et parce que les autres, celles et ceux qui n’ont rien, seront confortés dans l’idée que ce n’est pas grave, que ça fait mal et empêche de faire des enfants dans 30% des cas et c’est tout. Que cet article minimise totalement la souffrance, la marginalisation et la peur quotidienne des femmes atteintes de ce mal, de même que le handicap non reconnu par la société. Que c’est un frein au combat qui est mené dans la reconnaissance et le besoin de traitement de cette maladie (de merde, disons-le). Qu’il n’est pas acceptable de faire un article à la va vite sur un sujet aussi grave uniquement parce que les concurrents en parlent et que ça fait l’actu. Justement parce qu’il s’agit de Elle, lu par des milliers de femmes et non La Tribune de Trifouillis les Oies lu par trois clampins, et que son rôle est d’informer, voire d’alerter, et non caser un sujet entre deux pubs de shampoings qui font les cheveux tout doux. Et que, oui, si je n’étais pas moi-même touchée, je m’en irais directement à la rubrique beauté sans trop me poser de questions. Désormais, entre Elle et moi c’est le désamour.

Sur ce, je m’en retourne à mon PIF Gadget !

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